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Faites-le vous-même ou crèves !
Comment s’est créée la scène de la musique indépendante à Montréal
Par Lucinda Catchlove
On peut dire que la scène du rock indépendant anglophone qui foisonne à Montréal fait beaucoup de bruit compte tenu de la petite communauté anglophone qui existe dans cette ville. Kid Koala, Besnard Lakes, Godspeed You! Black Emperor (GY!BE), Arcade Fire, The Dears, Patrick Watson, Priestess, autant de groupes qui ont envoyé des ondes de choc à travers le monde, sans oublier les labels indépendants Ninja Tune, Alien8, Constellation et Turbo. Mais la qualité de la communauté qui s’est développée ici depuis les débuts du mouvement punk au Québec tient plutôt à ce qui s’est passé et continue de se passer en arrière-plan : la scène musicale indépendante que l’on connaît aujourd’hui est née de ce mouvement apparu à Montréal au début des années 1980 et des sous-genres qui en ont émergé.
L’histoire de la musique rock, hip-hop, folk, électronique et expérimentale à Montréal en est une de brassage de cultures. Et c’est en remontant au mouvement punk-rock que l’on peut comprendre la philosophie artistique et organisationnelle qui se trouve à l’origine du succès que connaissent aujourd’hui tous ces groupes, tant sur la scène locale qu’internationale. La scène musicale indépendante de Montréal tire sa force de l’esprit d’entreprise de ses artisans, dont le mot d’ordre est DIY (Do It Yourself, ou Faites-le vous-même). Au cours des trois dernières décennies, la technique du Do-It-Yourself leur a apporté un tas d’endroits où se produire en spectacle, des étiquettes de disques et des studios d’enregistrement, des possibilités de tournées et de se faire connaître, ainsi que l’appui moral et matériel essentiel à des musiciens qui veulent vivre de leur art (ou du moins en partie).
Il existe aujourd’hui de grandes différences artistiques entre certains de ces groupes, qui tiennent à des préférences de style entre le techno et le rock indépendant. Mais en général, le sentiment d’appartenir à une minorité artistique crée une intimité entre les gens et brouille leurs différences. Afin de survivre, ces groupes doivent transcender les barrières linguistiques et emprunter des voies différentes. Ils cherchent à créer des liens sur la scène internationale plutôt que locale. Au-delà des parti pris musicaux, c’est l’esprit d’indépendance qui fait qu’un genre ou un autre pourra se développer ici.
La scène musicale des bars techno, qui englobe le techno, le house et l’électronique, est née du mouvement rave anglophone des années 1990. Au début de ce mouvement est né le club Sona, l’un des premiers afterhours techno/électro de Montréal. Au même moment, la musique house anglophone se développait au cours de fêtes illégales organisées dans d’anciens entrepôts, pour finalement s’incarner dans le célèbre bar afterhours Stereo, fondé par Angel Moraes, un New Yorkais désireux d’investir à Montréal. Le courant house montréalais est aujourd’hui représenté par des labels tels que Patrick Dream’s Mile End Records et se caractérise par une faune colorée, composée de gays et de straights qui rayonnent à travers la ville et sont totalement bilingues. Les artistes Tiga, Chromeo et Angel Moraes, qui ont grandement contribué à l’émergence de ce courant musical, rejoignent chaque année un public de plus en plus large. Ils sont actuellement les ambassadeurs de cette communauté tissée serré.
Prenons pour autre exemple le label de renommée internationale Ninja Tune, dont les quartiers généraux en Amérique du Nord sont implantés à Montréal. Ce label joue un rôle essentiel sur la scène du hip-hop anglophone, qui est née dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce et comprend les platinistes Kid Koala et A-Trak, de même que de nombreux artistes du graffiti. Si le techno et le house se tiennent résolument du côté du disco, le courant hip-hop de NDG et de Ninja Tune provient du mouvement punk Do-It-Yourself des années 1980 aussi bien que du hip-hop. Notons également que la communauté noire anglophone de Montréal a développé sa propre identité musicale à partir d’un mélange de hip-hop, de R&B et de musique festive importée des Caraïbes.
Mentionnons enfin la scène débridée du rock indépendant et de la musique expérimentale du Mile-End, qui est certainement le milieu le plus branché de Montréal. Gravitant autour de la Casa del Popolo et de la Sala Rossa, sur le boulevard Saint-Laurent, ce courant musical associé au groupe GY!BE (Mauro Pezzente, propriétaire des deux salles, est membre du groupe) et aux labels Constellation et Alien8, attire de nombreux groupes et musiciens de l’étranger. Mentionnons également l’émergence de la communauté rock DIY de Saint-Henri/Griffintown, où le Friendship Cove est devenu une véritable rampe de lancement pour un tas de petits groupes très actifs, notamment AIDS Wolf et Pink Noise, et les Pirates of the Lachine Canal, dont le nom rend hommage à Saint-Henri. Autrement dit : semez des artistes, et vous en récolterez. 
Retour aux origines : la naissance du Do-It-Yourself à Montréal
Bien sûr, tout n’est pas si simple. Montréal, avec sa longue tradition de bohème, a toujours été un terreau fertile pour les créateurs, mais plusieurs facteurs ont contribué à l’émergence de la scène indépendante actuelle. La crise politico-économique des années 1970 a fait de Montréal un endroit où il est relativement peu coûteux de vivre. La réputation sulfureuse de la ville remonte à l’époque de la prohibition. Les artistes ont accès à de nombreuses salles de spectacle, aussi bien commerciales qu’underground. De plus, la regrettée émission de radio Brave New Waves (diffusée de 1984 à 2007 sur les ondes de CBC/Montréal) a diffusé à travers tout le pays l’image de bohème expérimentale de Montréal. Mentionnons également que les deux universités anglophones de la ville génèrent un bassin régulier d’étudiants et d’artistes en herbe prêts à s’éclater. Tous ces facteurs ont contribué à créer la scène musicale anglophone qui existe aujourd’hui au Québec. Et pourtant, même les terres les plus fertiles ont besoin d’être ensemencées et entretenues. 
En bout de ligne, si l’on produit autant de musique ici, c’est grâce au travail acharné des groupes et des individus qui ont bâti la scène musicale indépendante de Montréal et l’ont façonnée telle qu’elle est aujourd’hui. Patti Schmidt, qui a produit et animé l’émission Brave New Waves de 1995 à 2007, poursuit actuellement des études en musique et culture à l’université McGill et organise des spectacles dans le cadre du festival d’art et de musique électroniques MUTEK. Évoquant les travaux universitaires de Will Shaw et Geoff Stahl portant sur la scène musicale anglophone de Montréal, Schmidt déclare : « On y postule que BNW a largement contribué à l’élaboration du cadre théorique qui, non seulement a donné de la crédibilité aux groupes anglophones, mais a fait reconnaître Montréal comme le centre d’une certaine bohème anglophone pouvant attirer des artistes et des musiciens d’un peu partout au pays. Ce genre de choses peut générer un important capital culturel. »
Schmidt, qui a joué au sein du groupe Pest et co-dirigé Derivative Records, a elle-même été attirée à Montréal par la musique qu’on y produisait. « Avant d’arriver à Montréal, j’étais déjà familière avec la scène musicale anglophone qui gravitait autour de OG Records. J’entendais ces groupes à l’émission BNW et sur les ondes de la radio universitaire. » BNW n’existe plus, mais certaines radios universitaires locales telles que CKUT continuent de promouvoir les artistes d’ici, favorisant ainsi le développement de la communauté anglophone de Montréal, chose que les radios commerciales ne font pas.
La plupart des groupes anglophones qui ont alimenté la scène du rock indépendant, du hip hop et de la musique électronique (house, techno et expérimentale) à Montréal et contribué au succès international des artistes d’ici sont issus de la scène punk/rock indépendante des années 1980 et de l’esthétique DIY qui la caractérisait. Mentionnons entre autres Ripcordz, The Asexuals (précurseur des groupes plus connus Doughboys et All Systems Go, dont le bassiste fut momentanément l’acteur Al Goulem), The Nils et S.C.U.M, qui tous endisquaient sous le célèbre bien qu’éphémère label Psyche Industry Records. Dan Webster dirigeait Psyche Industry avec Randy Boyd. En 1993, Webster fonda Greenland Productions en compagnie des anglo-montréalais Nancy Ross, Nick Farkas et Paget Williams, mais il avait amorcé sa carrière dans les années 1980 en produisant des shows punk dans tous les endroits imaginables. Boyd, lui, fut l’un des premiers propriétaires de la maison de distribution de disques Cargo. La plupart des propriétaires de labels montréalais actuels ont été inspirés par l’expérience de Cargo. Quand Webster commença à programmer des groupes aux Foufounes électriques dans les années 1980, la boîte est devenue le haut-lieu de la musique indépendante à Montréal, ainsi qu’un carrefour de rencontres et d’échanges pour les communautés musicales anglophone et francophone de la ville. C’est grâce à cette boîte que Montréal s’est inscrite sur la scène internationale du rock indépendant et que s’est développé le dynamisme culturel qu’on lui connaît aujourd’hui, tant du côté francophone qu’anglophone. D’autres groupes sont issus de ce milieu, notamment The Absurds, Genetic Control, Deja Voodoo et No Pol-icy.
« Il n’y avait pas vraiment de scène musicale anglophone à l’époque », déclare Webster en décrivant le paysage musical montréalais des années 1980, avant l’apparition des Foufounes et de Cargo Records. Tout ce qu’il y avait, c’était des groupes qui jouaient des reprises dans des bars autour de l’île, et quelques groupes rock indépendants tels que OG et Deja Voodoo. Le fait est qu’en 1983, les événements musicaux s’organisaient de manière ponctuelle, et l’on enregistrait très peu de ce matériel. Il y avait bel et bien quelque chose qui se passait : c’était un milieu très étrange et bigarré, les groupes avaient un son très particulier, mais la scène musicale n’était pas aussi homogène qu’à Toronto. À Montréal, ce n’était pas du tout comme ça ; c’était très chaotique, et il y avait un grand mélange d’influences. »
La philosophie DIY : salles de spectacle et communauté
Les Foufounes électriques ont été un terreau fertile pour le mouvement DIY, qui continue d’influencer la culture musicale francophone et anglophone de Montréal. « Ce sont vos amis qui jouent dans les groupes locaux, les gens de l’industrie musicale vous appuient, tout le monde veut foncer en se tenant les coudes », explique Webster. « C’est un phénomène collectif, un état d’esprit communautaire, et je crois que la plupart des gens à Montréal ont ça.»
Norsola Johnson, du groupe GY!BE, s’occupait de la programmation musicale aux Foufounes, et c’est elle qui introduisit l’esprit DIY au sein du groupe. Aujourd’hui, des boîtes telles que la Casa del Popolo et la Sala Rossa (dont le propriétaire Mauro Pezzente est également membre de GY!BE) font la même chose en programmant des groupes expérimentaux et underground de tout acabit et en appuyant le travail de musiciens locaux tels que Sam Shalabi, Tim Hecker, Dreamcatcher et Mitchell Akiyama. D’autres boîtes et cafés de divers formats alimentent cette culture en stimulant l’esprit communautaire et créatif des artistes et des amoureux de la musique. Les nombreux lofts et petites salles où les groupes peuvent se produire jouent également un rôle important à cet effet.
« Je pense que ces endroits jouent un rôle important, car c’est là que tout commence », explique Ramachandra Bocar, qui dirige les labels Semprini et Signed By Force. « Prenons une boîte comme Friendship Cove, par exemple, qui se situe résolument en dehors du circuit des bars habituel. Ce genre d’endroit se caractérise par un sens de la communauté, et l’on y sent un réel désir de présenter tel ou tel spectacle. » Bocar connaît tous les tenants et aboutissants de l’industrie musicale montréalaise. Il enregistre lui-même sous le nom de Ramasutra et compose des bandes sonores, et il était de ces DJ et musiciens électroniques qui gravitaient autour de Sona. Mais pour avoir débuté sur la scène punk rock des années 1980 en tant que batteur au sein du groupe hardcore Hazy Azure, Bocar sait à quel point les salles de spectacle jouent un rôle important pour qui veut être vu et entendu.
En effet, il est essentiel de donner des spectacles pour développer un public et acquérir de l’expérience sur scène. En présentant des artistes locaux en première partie d’artistes de renommée internationale, les promoteurs et les propriétaires de salles à l’esprit commmunautaire ont permis à ces artistes de créer des liens avec d’autres artistes de même sensibilité à travers le monde. Ces jumelages peuvent générer des tournées ou des collaborations musicales, ou le simple fait d’être mentionné dans un article de journal. Ils sont souvent l’étincelle qui démarre la carrière d’un artiste, comme ce fut le cas notamment pour Melissa Auf der Maur qui, après avoir amorcé sa carrière comme bassiste au sein du groupe Tinker, fut jumelée avec les Smashing Pumpkins aux Foufounes électriques. Survinrent alors une suite d’évènements qui la menèrent à s’associer avec le groupe Hole, puis à mener une carrière solo sur la scène internationale. Auf der Maur a servi d’exemple à de nombreux artistes tels que Priestess, Sam Roberts, The Dears et The Stills, pour ne nommer que ceux-là. 
La philosophie DIY : Étiquettez-moi ça !
Les artistes anglophone du Québec qui souhaitent vivre de leur art doivent se faire connaître à l’extérieur de leur propre ville. Mais le mandat de l’industrie du disque et du système des tournées au Québec étant de faire d’abord la promotion de la culture francophone, il reste peu d’opportunités pour les artistes anglophones. Ceux-ci peuvent s’assurer un public à Montréal, mais ils leur faudrait tourner à l’extérieur de la province pour se faire un nom. Les labels indépendants gérés par des anglo-montréalais (qui sont parfois eux-mêmes des artistes) ont donc largement contribué au succès de nombreux artistes anglophones d’ici, de même qu’à de plus en plus d’artistes francophones. Ces labels ont aussi le mérite de servir la communauté en créant des emplois, en organisant des événements, en collaborant avec les festivals, en sollicitant les médias et en offrant une plate-forme à divers groupes et courants musicaux. De concert avec les médias, ils contribuent aussi à mythologiser et documenter les mouvements culturels.
Il existe en ce moment à Montréal une grande variété de labels anglophones qui gèrent le talent et la musique hors normes des artistes d’ici et d’ailleurs, parmi lesquels Ninja Tune (Kid Koala), Constellation (GYBE, Silver Mount Zion), Alien8 (Think About Life, David Kristian), Semprini/Signed By Force (Red Mass, Ramasutra, Devil Eyes) et Turbo Recordings (Tiga, Chromeo). Chose certaine, notre ville est désormais reconnue pour sa diversité et son penchant en matière de musique expérimentale. 
C’est à Jeff Waye que l’on doit d’avoir implanté le label britannique Ninja Tune Records en Amérique du Nord, de même que l’emménagement de ses quartiers généraux à Montréal. Waye est aussi partenaire de la maison d’édition Third Side Music (qui représente de nombreux artistes montréalais) et dirige le label Triage, qui produit des artiste locaux et étrangers. Selon Waye, Cargo a servi d’exemple à tous les labels anglophones qui existent aujourd’hui à Montréal. « C’était une boîte totalement anglo. À son apogée, environ 105 personnes y travaillaient à plein temps, puis ça a été la faillite. Alors, nous, Alien8, et les gens de Constellation, nous avons démarré très vite au milieu des années 1990. » Fondé en 1996 par Gary Worsley et Sean O'Hara, Alien8 a fait connaître la musique expérimentale de Montréal à travers le monde. C’est grâce à ce label que le merveilleux (quoique éphémère) groupe de rock indépendant The Unicorns a été lancé sur la scène internationale, de même que les groupes Think About Life, Black Feelings, CPC Gangbangs et Les Georges Leningrad.
Bien que l’industrie musicale ait été complètement chamboulée par l’internet, ces labels montréalais continuent de jouer leur rôle en offrant une infrastructure aux artistes et aux courants musicaux dont ils font la promotion, concourant ainsi à leur succès. « Aujourd’hui, un groupe n’a pas besoin d’un label pour se faire connaître, il lui suffit d’enregistrer lui-même sa musique et de la diffuser en ligne pour attirer l’attention. Mais la plupart de ces groupes n’ont pas envie de rester là, assis, à faire du travail de bureau ennuyeux », explique Bocar. « Sans parler qu’il peut s’avérer difficile de faire la promotion de son propre disque auprès des diffuseurs. Il y a une différence entre solliciter les médias pour annoncer des dates de tournées et faire de la vente par correspondance. Cela ne semble peut-être pas très compliqué, mais quand vous êtes sur la route, ça l’est. Ce genre de boulot nécessite de nombreuses tâches administratives, et cela requiert beaucoup de temps et d’argent. La plupart des groupes n’ont pas accès à ce genre de subventions. »
Wayes acquiesce. « La plupart des artistes avec lesquels je fais affaire seraient incapables de mettre leurs disques en marché, et je ne serais certainement pas en mesure de réaliser un album, donc, la synergie entre nous est parfaite. » Selon lui, le soutien qu’un label pour apporter à un artiste est aussi important que des subventions. « C’est grâce aux labels que la plupart des artistes que je connais ont vu leur carrière démarrer. Je n’en connais pas beaucoup qui n’aient pas reçu une forme ou une autre de subvention. Je crois qu’il est très important de pouvoir compter sur l’aide du gouvernement ou d’un organisme privé pour défrayer les coûts d’un voyage en Europe ou d’une production vidéo. » Wayes fait aussi remarquer que les labels québécois contribuent à l’économie locale en payant des impôts et en embauchant des gens d’ici, qu’il s’agisse de publicistes, de comptables, de concepteurs graphiques ou d’artistes visuels. 
La maison d’édition Third Side, dont Wayne est co-propriétaire, a elle aussi eu un impact sur la scène musicale locale. « Au départ, quand nous avons fondé cette maison d’édition, nous ne disposions que du répertoire de Ninja Tune », explique Wayne. « Pendant les deux premières années, on ne publiait que du matériel d’ici. On rapaillait tous les artistes locaux un peu connus sur la scène internationale, et on les ramenait à l’écurie. On s’est fait un nom avec une dizaine d’artistes cotés, et maintenant, nous pouvons signer des contrats avec de prestigieux artistes canadiens ou américains. Ce genre de fonctionnement n’est peut-être pas très communautaire, c’est vrai, mais la prémisse de base est la même : il faut d’abord gagner le respect de la scène locale, puis foncer à partir de là. Aussi, parce que nous sommes sur place, il nous est plus facile d’aller voir jouer les groupes d’ici et de suivre leur évolution. » 
Le grand circuit : au-delà du Festival de jazz de Montréal
Les festivals montréalais peuvent aussi contribuer à faire connaître les artistes d’ici sur la scène internationale et accroître la réputation de Montréal comme ville extrêmement dynamique et créative. Le Festival de Jazz, Pop Montreal, Suoni Per Il Popolo, MUTEK, O’Sheaga et d’autres festivals de petite ou grande envergure s’impliquent à divers niveaux au sein des groupes ou courants musicaux qu’ils représentent. Certains exploitent les artistes locaux avec leur politique de « payer pour jouer », alors que d’autres les soutiennent activement sur la scène internationale. À cet égard, prenons pour exemple le festival de musique électronique et expérimentale MUTEK. Doté d’un esprit typiquement montréalais, ce festival dirigé par des francophones attire des artistes électroniques anglophones d’un peu partout au Canada et soutient activement les artistes d’ici sur la scène internationale.
« Au début des années 2000, de nombreux musiciens se déplaçaient à Montréal, attirés par MUTEK ; des types de London et Kitchener, Vancouver, Toronto, et d’autres petits bleds. C’est grâce à MUTEK que Force Inc (célèbre label techno d’origine allemande ayant des bureaux à l’étranger) a déménagé ses pénates de New York à Montréal, afin d’être au cœur de l’action », explique Patti Schmidt, expliquant que des artistes tels que Deadbeat et Mike Shannon étaient très influents à l’époque. « Les artistes locaux sont l’épine dorsale du festival. Pas seulement les musiciens, mais aussi les artistes visuels, les techniciens et magiciens de tout acabit qui font de MUTEK un festival très sophistiqué. » Ces dernières années, les musiciens Stephen Beaupré, Ben Shemie, Bowly et plusieurs autres ont vu leur carrière démarrer grâce à la vitrine que leur offrait le festival.
Le festival MUTEK est peut-être une exception, car il fait partie du circuit des festivals internationaux et organise des tournées pour ses artistes, mais il est néanmoins la preuve qu’en offrant une infrastructure et un appui constant aux artistes, on peut renforcer la communauté artistique d’une ville et établir sa réputation à l’échelle internationale. Des festivals tels que Pop Montreal et Suoni Per Il Popolo n’ont peut-être pas autant d’influence à l’extérieur de Montréal ou du Canada, mais ils n’en offrent pas moins d’intéressantes possibilités de réseautage aux artistes d’ici, de même que l’occasion d’être vus et entendus. Ce faisant, ils permettent aux Montréalais de découvrir des groupes locaux en les inscrivant dans un contexte artistique plus large.
La nouvelle école DIY
Le principal atout de Montréal est sa diversité. Cette ville attire de nombreux passionnés de musique, tant pour en jouer que pour en écouter, et qui souhaitent faire partie de groupes créatifs. Ainsi, l’infrastructure musicale que les artistes anglophones ont créée au fil du temps, avec ou sans l’aide du gouvernement, témoigne de la passion et du dévouement d’individus qui ont élu domicile à Montréal. Car la communauté anglo-montréalaise « de souche » est somme toute bien modeste en regard de l’influence qu’elle exerce à travers tout le pays et à l’étranger par le biais de sa scène musicale et des nombreux artistes de renom qui en sont issus, et dont la liste ne cesse de s’allonger avec les Arcade Fire, Wolf Parade, Chromeo, Rufus et Martha Wainwright et autres.
Notons également que si les maisons de disques, salles de spectacle et festivals gérés par des anglophones contribuent à la vitalité de la scène musicale montréalaise en permettant aux artistes d’ici de circuler à travers le monde, cette infrastructure sert aussi aux artistes francophones en leur donnant accès à des publics venus d’ailleurs, chose que les labels locaux, plus concentrés sur les artistes d’ici, ne pourraient leur offrir. C’est donc dire que les salles de spectacle, promoteurs, maisons de disques et maisons d’édition musicale gérés par des anglophones profitent également aux artistes et passionnés de musique francophones.
En résumé, les bénéfices que l’on obtient en appuyant l’infrastructure développée par la communauté anglophone débordent amplement cette petite communauté pour rejoindre l’ensemble de la scène musicale montréalaise, enrichissant ainsi tout le paysage culturel québécois en lui conférant un profil international.
MIEUX CONNAITRE DES ARTISTES
10 CDs à Explorer
Kid Koala — Carpal Tunnel Syndrome (Ninja Tune, 2000). 
Cet album brillant et plein d’humour du platiniste Eric San a marqué les débuts de l’influence Ninja Tune à Montréal, et Kid Koala y apporte une touche personnelle avec ses animations créées à partir de tasses à café, napperons, mitaines pour le four, etc... Sans parler de sa brillante musique.
The Dears - Degeneration Street (Pheremone) 2011
Their 5th album was an instant hit with critics and fans, rocking harder than ever with compelling arrangements and hard-swinging grooves
 
Godspeed You Black Emperor — F#A#∞ (Constellation, 1997).
En 1997, les musiciens de ce grand ensemble ont fabriqué à la main les 500 pochettes qui contiendraient le premier enregistrement du rock orchestral atmosphérique qui caractérise GYBE. Le reste appartient à l’histoire (disponible sur CD).
Tim Hecker & Aidan Baker — Fantasma Parastasie (Alien8 Recordings, 2010).
Le terme « métal ambiant » est peut-être ce qui définit le mieux le travail de ces artistes. Avec leurs drones mélodiques et puissants, saturés de parasites et de mystère, ceux-ci témoignent de l’aspect magnifiquement expérimental de Montréal.
Patrick Watson — Wooden Arms (Secret City Records, 2009).
Un album original et expérimental, qui comprend une chanson interprétée par la regrettée Lhasa de Sela.  
Devil Eyes — Devil Eyes (Signed By Force, 2009).
Le rock and roll est une machine bruyante et agressive. Le groupe Devil Eyes produit une musique impure, audacieuse et intense dans laquelle art et bruit sont synonymes d’intensité et désir. Authentique.
Arcade Fire — The Suburbs (Merge, 2010).
C’est grâce à Arcade Fire que Montréal a aquis la réputation de produire de grands ensembles composés de musiciens jouant des instruments bizarres. Avec ce nouvel album, le groupe accède au statut de pop star internationale. 
Rufus Wainwright – All Days Are Nights: Songs for Lulu (Decca, 2010).
Un album dépouillé, bien que très théâtral, qui rappelle les débuts de Rufus au moment où il sortait des jupes de sa mère bien-aimée.
The Besnard Lakes — The Besnard Lakes Are the Roaring Night (Jagjaguwar, 2010).
Du rock psychédélico-épique aux atmosphères troublantes. Oui, chez nous, on adore ce genre de choses.

 

Faites-le toi-même ou crève !
Comment s’est créée la scène de la musique indépendante à Montréal

Par Lucinda Catchlove

On peut dire que la scène du rock indépendant anglophone qui foisonne à Montréal fait beaucoup de bruit compte tenu de la petite communauté anglophone qui existe dans cette ville. Kid Koala, Besnard Lakes, Godspeed You! Black Emperor (GY!BE), Arcade Fire, The Dears, Patrick Watson, Priestess, autant de groupes qui ont envoyé des ondes de choc à travers le monde, sans oublier les labels indépendants Ninja Tune, Alien8, Constellation et Turbo. Mais la qualité de la communauté qui s’est développée ici depuis les débuts du mouvement punk au Québec tient plutôt à ce qui s’est passé et continue de se passer en arrière-plan : la scène musicale indépendante que l’on connaît aujourd’hui est née de ce mouvement apparu à Montréal au début des années 1980 et des sous-genres qui en ont émergé.

Kid Koala
Photo by Corinne Merrell

L’histoire de la musique rock, hip-hop, folk, électronique et expérimentale à Montréal en est une de brassage de cultures. Et c’est en remontant au mouvement punk-rock que l’on peut comprendre la philosophie artistique et organisationnelle qui se trouve à l’origine du succès que connaissent aujourd’hui tous ces groupes, tant sur la scène locale qu’internationale. La scène musicale indépendante de Montréal tire sa force de l’esprit d’entreprise de ses artisans, dont le mot d’ordre est DIY (Do It Yourself, ou Faites-le vous-même). Au cours des trois dernières décennies, la technique du Do-It-Yourself leur a apporté un tas d’endroits où se produire en spectacle, des étiquettes de disques et des studios d’enregistrement, des possibilités de tournées et de se faire connaître, ainsi que l’appui moral et matériel essentiel à des musiciens qui veulent vivre de leur art (ou du moins en partie).

Il existe aujourd’hui de grandes différences artistiques entre certains de ces groupes, qui tiennent à des préférences de style entre le techno et le rock indépendant. Mais en général, le sentiment d’appartenir à une minorité artistique crée une intimité entre les gens et brouille leurs différences. Afin de survivre, ces groupes doivent transcender les barrières linguistiques et emprunter des voies différentes. Ils cherchent à créer des liens sur la scène internationale plutôt que locale. Au-delà des parti pris musicaux, c’est l’esprit d’indépendance qui fait qu’un genre ou un autre pourra se développer ici.

La scène musicale des bars techno, qui englobe le techno, le house et l’électronique, est née du mouvement rave anglophone des années 1990. Au début de ce mouvement est né le club Sona, l’un des premiers afterhours techno/électro de Montréal. Au même moment, la musique house anglophone se développait au cours de fêtes illégales organisées dans d’anciens entrepôts, pour finalement s’incarner dans le célèbre bar afterhours Stereo, fondé par Angel Moraes, un New Yorkais désireux d’investir à Montréal. Le courant house montréalais est aujourd’hui représenté par des labels tels que Patrick Dream’s Mile End Records et se caractérise par une faune colorée, composée de gays et de straights qui rayonnent à travers la ville et sont totalement bilingues. Les artistes Tiga, Chromeo et Angel Moraes, qui ont grandement contribué à l’émergence de ce courant musical, rejoignent chaque année un public de plus en plus large. Ils sont actuellement les ambassadeurs de cette communauté tissée serré.

Prenons pour autre exemple le label de renommée internationale Ninja Tune, dont les quartiers généraux en Amérique du Nord sont implantés à Montréal. Ce label joue un rôle essentiel sur la scène du hip-hop anglophone, qui est née dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce et comprend les platinistes Kid Koala et A-Trak, de même que de nombreux artistes du graffiti. Si le techno et le house se tiennent résolument du côté du disco, le courant hip-hop de NDG et de Ninja Tune provient du mouvement punk Do-It-Yourself des années 1980 aussi bien que du hip-hop. Notons également que la communauté noire anglophone de Montréal a développé sa propre identité musicale à partir d’un mélange de hip-hop, de R&B et de musique festive importée des Caraïbes.

Mentionnons enfin la scène débridée du rock indépendant et de la musique expérimentale du Mile-End, qui est certainement le milieu le plus branché de Montréal. Gravitant autour de la Casa del Popolo et de la Sala Rossa, sur le boulevard Saint-Laurent, ce courant musical associé au groupe GY!BE (Mauro Pezzente, propriétaire des deux salles, est membre du groupe) et aux labels Constellation et Alien8, attire de nombreux groupes et musiciens de l’étranger. Mentionnons également l’émergence de la communauté rock DIY de Saint-Henri/Griffintown, où le Friendship Cove est devenu une véritable rampe de lancement pour un tas de petits groupes très actifs, notamment AIDS Wolf et Pink Noise, et les Pirates of the Lachine Canal, dont le nom rend hommage à Saint-Henri. Autrement dit : semez des artistes, et vous en récolterez. 

 

Retour aux origines : la naissance du Do-It-Yourself à Montréal

Bien sûr, tout n’est pas si simple. Montréal, avec sa longue tradition de bohème, a toujours été un terreau fertile pour les créateurs, mais plusieurs facteurs ont contribué à l’émergence de la scène indépendante actuelle. La crise politico-économique des années 1970 a fait de Montréal un endroit où il est relativement peu coûteux de vivre. La réputation sulfureuse de la ville remonte à l’époque de la prohibition. Les artistes ont accès à de nombreuses salles de spectacle, aussi bien commerciales qu’underground. De plus, la regrettée émission de radio Brave New Waves (diffusée de 1984 à 2007 sur les ondes de CBC/Montréal) a diffusé à travers tout le pays l’image de bohème expérimentale de Montréal. Mentionnons également que les deux universités anglophones de la ville génèrent un bassin régulier d’étudiants et d’artistes en herbe prêts à s’éclater. Tous ces facteurs ont contribué à créer la scène musicale anglophone qui existe aujourd’hui au Québec. Et pourtant, même les terres les plus fertiles ont besoin d’être ensemencées et entretenues. 

En bout de ligne, si l’on produit autant de musique ici, c’est grâce au travail acharné des groupes et des individus qui ont bâti la scène musicale indépendante de Montréal et l’ont façonnée telle qu’elle est aujourd’hui. Patti Schmidt, qui a produit et animé l’émission Brave New Waves de 1995 à 2007, poursuit actuellement des études en musique et culture à l’université McGill et organise des spectacles dans le cadre du festival d’art et de musique électroniques MUTEK. Évoquant les travaux universitaires de Will Shaw et Geoff Stahl portant sur la scène musicale anglophone de Montréal, Schmidt déclare : « On y postule que BNW a largement contribué à l’élaboration du cadre théorique qui, non seulement a donné de la crédibilité aux groupes anglophones, mais a fait reconnaître Montréal comme le centre d’une certaine bohème anglophone pouvant attirer des artistes et des musiciens d’un peu partout au pays. Ce genre de choses peut générer un important capital culturel. »

Schmidt, qui a joué au sein du groupe Pest et co-dirigé Derivative Records, a elle-même été attirée à Montréal par la musique qu’on y produisait. « Avant d’arriver à Montréal, j’étais déjà familière avec la scène musicale anglophone qui gravitait autour de OG Records. J’entendais ces groupes à l’émission BNW et sur les ondes de la radio universitaire. » BNW n’existe plus, mais certaines radios universitaires locales telles que CKUT continuent de promouvoir les artistes d’ici, favorisant ainsi le développement de la communauté anglophone de Montréal, chose que les radios commerciales ne font pas.

La plupart des groupes anglophones qui ont alimenté la scène du rock indépendant, du hip hop et de la musique électronique (house, techno et expérimentale) à Montréal et contribué au succès international des artistes d’ici sont issus de la scène punk/rock indépendante des années 1980 et de l’esthétique DIY qui la caractérisait. Mentionnons entre autres Ripcordz, The Asexuals (précurseur des groupes plus connus Doughboys et All Systems Go, dont le bassiste fut momentanément l’acteur Al Goulem), The Nils et S.C.U.M, qui tous endisquaient sous le célèbre bien qu’éphémère label Psyche Industry Records. Dan Webster dirigeait Psyche Industry avec Randy Boyd. En 1993, Webster fonda Greenland Productions en compagnie des anglo-montréalais Nancy Ross, Nick Farkas et Paget Williams, mais il avait amorcé sa carrière dans les années 1980 en produisant des shows punk dans tous les endroits imaginables. Boyd, lui, fut l’un des premiers propriétaires de la maison de distribution de disques Cargo. La plupart des propriétaires de labels montréalais actuels ont été inspirés par l’expérience de Cargo. Quand Webster commença à programmer des groupes aux Foufounes électriques dans les années 1980, la boîte est devenue le haut-lieu de la musique indépendante à Montréal, ainsi qu’un carrefour de rencontres et d’échanges pour les communautés musicales anglophone et francophone de la ville. C’est grâce à cette boîte que Montréal s’est inscrite sur la scène internationale du rock indépendant et que s’est développé le dynamisme culturel qu’on lui connaît aujourd’hui, tant du côté francophone qu’anglophone. D’autres groupes sont issus de ce milieu, notamment The Absurds, Genetic Control, Deja Voodoo et No Pol-icy.

« Il n’y avait pas vraiment de scène musicale anglophone à l’époque », déclare Webster en décrivant le paysage musical montréalais des années 1980, avant l’apparition des Foufounes et de Cargo Records. Tout ce qu’il y avait, c’était des groupes qui jouaient des reprises dans des bars autour de l’île, et quelques groupes rock indépendants tels que OG et Deja Voodoo. Le fait est qu’en 1983, les événements musicaux s’organisaient de manière ponctuelle, et l’on enregistrait très peu de ce matériel. Il y avait bel et bien quelque chose qui se passait : c’était un milieu très étrange et bigarré, les groupes avaient un son très particulier, mais la scène musicale n’était pas aussi homogène qu’à Toronto. À Montréal, ce n’était pas du tout comme ça ; c’était très chaotique, et il y avait un grand mélange d’influences. »

La philosophie DIY : salles de spectacle et communauté

Les Foufounes électriques ont été un terreau fertile pour le mouvement DIY, qui continue d’influencer la culture musicale francophone et anglophone de Montréal. « Ce sont vos amis qui jouent dans les groupes locaux, les gens de l’industrie musicale vous appuient, tout le monde veut foncer en se tenant les coudes », explique Webster. « C’est un phénomène collectif, un état d’esprit communautaire, et je crois que la plupart des gens à Montréal ont ça.»

Promo poster, Foufounes Electriques c. 1984

Norsola Johnson, du groupe GY!BE, s’occupait de la programmation musicale aux Foufounes, et c’est elle qui introduisit l’esprit DIY au sein du groupe. Aujourd’hui, des boîtes telles que la Casa del Popolo et la Sala Rossa (dont le propriétaire Mauro Pezzente est également membre de GY!BE) font la même chose en programmant des groupes expérimentaux et underground de tout acabit et en appuyant le travail de musiciens locaux tels que Sam Shalabi, Tim Hecker, Dreamcatcher et Mitchell Akiyama. D’autres boîtes et cafés de divers formats alimentent cette culture en stimulant l’esprit communautaire et créatif des artistes et des amoureux de la musique. Les nombreux lofts et petites salles où les groupes peuvent se produire jouent également un rôle important à cet effet.

« Je pense que ces endroits jouent un rôle important, car c’est là que tout commence », explique Ramachandra Bocar, qui dirige les labels Semprini et Signed By Force. « Prenons une boîte comme Friendship Cove, par exemple, qui se situe résolument en dehors du circuit des bars habituel. Ce genre d’endroit se caractérise par un sens de la communauté, et l’on y sent un réel désir de présenter tel ou tel spectacle. » Bocar connaît tous les tenants et aboutissants de l’industrie musicale montréalaise. Il enregistre lui-même sous le nom de Ramasutra et compose des bandes sonores, et il était de ces DJ et musiciens électroniques qui gravitaient autour de Sona. Mais pour avoir débuté sur la scène punk rock des années 1980 en tant que batteur au sein du groupe hardcore Hazy Azure, Bocar sait à quel point les salles de spectacle jouent un rôle important pour qui veut être vu et entendu.

En effet, il est essentiel de donner des spectacles pour développer un public et acquérir de l’expérience sur scène. En présentant des artistes locaux en première partie d’artistes de renommée internationale, les promoteurs et les propriétaires de salles à l’esprit commmunautaire ont permis à ces artistes de créer des liens avec d’autres artistes de même sensibilité à travers le monde. Ces jumelages peuvent générer des tournées ou des collaborations musicales, ou le simple fait d’être mentionné dans un article de journal. Ils sont souvent l’étincelle qui démarre la carrière d’un artiste, comme ce fut le cas notamment pour Melissa Auf der Maur qui, après avoir amorcé sa carrière comme bassiste au sein du groupe Tinker, fut jumelée avec les Smashing Pumpkins aux Foufounes électriques. Survinrent alors une suite d’évènements qui la menèrent à s’associer avec le groupe Hole, puis à mener une carrière solo sur la scène internationale. Auf der Maur a servi d’exemple à de nombreux artistes tels que Priestess, Sam Roberts, The Dears et The Stills, pour ne nommer que ceux-là.

 

La philosophie DIY : Étiquettez-moi ça !

 

Les artistes anglophone du Québec qui souhaitent vivre de leur art doivent se faire connaître à l’extérieur de leur propre ville. Mais le mandat de l’industrie du disque et du système des tournées au Québec étant de faire d’abord la promotion de la culture francophone, il reste peu d’opportunités pour les artistes anglophones. Ceux-ci peuvent s’assurer un public à Montréal, mais ils leur faudrait tourner à l’extérieur de la province pour se faire un nom. Les labels indépendants gérés par des anglo-montréalais (qui sont parfois eux-mêmes des artistes) ont donc largement contribué au succès de nombreux artistes anglophones d’ici, de même qu’à de plus en plus d’artistes francophones. Ces labels ont aussi le mérite de servir la communauté en créant des emplois, en organisant des événements, en collaborant avec les festivals, en sollicitant les médias et en offrant une plate-forme à divers groupes et courants musicaux. De concert avec les médias, ils contribuent aussi à mythologiser et documenter les mouvements culturels.

 

Il existe en ce moment à Montréal une grande variété de labels anglophones qui gèrent le talent et la musique hors normes des artistes d’ici et d’ailleurs, parmi lesquels Ninja Tune (Kid Koala), Constellation (GYBE, Silver Mount Zion), Alien8 (Think About Life, David Kristian), Semprini/Signed By Force (Red Mass, Ramasutra, Devil Eyes) et Turbo Recordings (Tiga, Chromeo). Chose certaine, notre ville est désormais reconnue pour sa diversité et son penchant en matière de musique expérimentale.


Three Silver Mount Zion

Think About Life
C’est à Jeff Waye que l’on doit d’avoir implanté le label britannique Ninja Tune Records en Amérique du Nord, de même que l’emménagement de ses quartiers généraux à Montréal. Waye est aussi partenaire de la maison d’édition Third Side Music (qui représente de nombreux artistes montréalais) et dirige le label Triage, qui produit des artiste locaux et étrangers. Selon Waye, Cargo a servi d’exemple à tous les labels anglophones qui existent aujourd’hui à Montréal. « C’était une boîte totalement anglo. À son apogée, environ 105 personnes y travaillaient à plein temps, puis ça a été la faillite. Alors, nous, Alien8, et les gens de Constellation, nous avons démarré très vite au milieu des années 1990. » Fondé en 1996 par Gary Worsley et Sean O'Hara, Alien8 a fait connaître la musique expérimentale de Montréal à travers le monde. C’est grâce à ce label que le merveilleux (quoique éphémère) groupe de rock indépendant The Unicorns a été lancé sur la scène internationale, de même que les groupes Think About Life, Black Feelings, CPC Gangbangs et Les Georges Leningrad.

 

Bien que l’industrie musicale ait été complètement chamboulée par l’internet, ces labels montréalais continuent de jouer leur rôle en offrant une infrastructure aux artistes et aux courants musicaux dont ils font la promotion, concourant ainsi à leur succès. « Aujourd’hui, un groupe n’a pas besoin d’un label pour se faire connaître, il lui suffit d’enregistrer lui-même sa musique et de la diffuser en ligne pour attirer l’attention. Mais la plupart de ces groupes n’ont pas envie de rester là, assis, à faire du travail de bureau ennuyeux », explique Bocar. « Sans parler qu’il peut s’avérer difficile de faire la promotion de son propre disque auprès des diffuseurs. Il y a une différence entre solliciter les médias pour annoncer des dates de tournées et faire de la vente par correspondance. Cela ne semble peut-être pas très compliqué, mais quand vous êtes sur la route, ça l’est. Ce genre de boulot nécessite de nombreuses tâches administratives, et cela requiert beaucoup de temps et d’argent. La plupart des groupes n’ont pas accès à ce genre de subventions. »

 

Wayes acquiesce. « La plupart des artistes avec lesquels je fais affaire seraient incapables de mettre leurs disques en marché, et je ne serais certainement pas en mesure de réaliser un album, donc, la synergie entre nous est parfaite. » Selon lui, le soutien qu’un label pour apporter à un artiste est aussi important que des subventions. « C’est grâce aux labels que la plupart des artistes que je connais ont vu leur carrière démarrer. Je n’en connais pas beaucoup qui n’aient pas reçu une forme ou une autre de subvention. Je crois qu’il est très important de pouvoir compter sur l’aide du gouvernement ou d’un organisme privé pour défrayer les coûts d’un voyage en Europe ou d’une production vidéo. » Wayes fait aussi remarquer que les labels québécois contribuent à l’économie locale en payant des impôts et en embauchant des gens d’ici, qu’il s’agisse de publicistes, de comptables, de concepteurs graphiques ou d’artistes visuels.

 

La maison d’édition Third Side, dont Wayne est co-propriétaire, a elle aussi eu un impact sur la scène musicale locale. « Au départ, quand nous avons fondé cette maison d’édition, nous ne disposions que du répertoire de Ninja Tune », explique Wayne. « Pendant les deux premières années, on ne publiait que du matériel d’ici. On rapaillait tous les artistes locaux un peu connus sur la scène internationale, et on les ramenait à l’écurie. On s’est fait un nom avec une dizaine d’artistes cotés, et maintenant, nous pouvons signer des contrats avec de prestigieux artistes canadiens ou américains. Ce genre de fonctionnement n’est peut-être pas très communautaire, c’est vrai, mais la prémisse de base est la même : il faut d’abord gagner le respect de la scène locale, puis foncer à partir de là. Aussi, parce que nous sommes sur place, il nous est plus facile d’aller voir jouer les groupes d’ici et de suivre leur évolution. »

 

Le grand circuit : au-delà du Festival de jazz de Montréal

 

Les festivals montréalais peuvent aussi contribuer à faire connaître les artistes d’ici sur la scène internationale et accroître la réputation de Montréal comme ville extrêmement dynamique et créative. Le Festival de Jazz, Pop Montreal, Suoni Per Il Popolo, MUTEK, O’Sheaga et d’autres festivals de petite ou grande envergure s’impliquent à divers niveaux au sein des groupes ou courants musicaux qu’ils représentent. Certains exploitent les artistes locaux avec leur politique de « payer pour jouer », alors que d’autres les soutiennent activement sur la scène internationale. À cet égard, prenons pour exemple le festival de musique électronique et expérimentale MUTEK. Doté d’un esprit typiquement montréalais, ce festival dirigé par des francophones attire des artistes électroniques anglophones d’un peu partout au Canada et soutient activement les artistes d’ici sur la scène internationale.

« Au début des années 2000, de nombreux musiciens se déplaçaient à Montréal, attirés par MUTEK ; des types de London et Kitchener, Vancouver, Toronto, et d’autres petits bleds. C’est grâce à MUTEK que Force Inc (célèbre label techno d’origine allemande ayant des bureaux à l’étranger) a déménagé ses pénates de New York à Montréal, afin d’être au cœur de l’action », explique Patti Schmidt, expliquant que des artistes tels que Deadbeat et Mike Shannon étaient très influents à l’époque. « Les artistes locaux sont l’épine dorsale du festival. Pas seulement les musiciens, mais aussi les artistes visuels, les techniciens et magiciens de tout acabit qui font de MUTEK un festival très sophistiqué. » Ces dernières années, les musiciens Stephen Beaupré, Ben Shemie, Bowly et plusieurs autres ont vu leur carrière démarrer grâce à la vitrine que leur offrait le festival.

 

Le festival MUTEK est peut-être une exception, car il fait partie du circuit des festivals internationaux et organise des tournées pour ses artistes, mais il est néanmoins la preuve qu’en offrant une infrastructure et un appui constant aux artistes, on peut renforcer la communauté artistique d’une ville et établir sa réputation à l’échelle internationale. Des festivals tels que Pop Montreal et Suoni Per Il Popolo n’ont peut-être pas autant d’influence à l’extérieur de Montréal ou du Canada, mais ils n’en offrent pas moins d’intéressantes possibilités de réseautage aux artistes d’ici, de même que l’occasion d’être vus et entendus. Ce faisant, ils permettent aux Montréalais de découvrir des groupes locaux en les inscrivant dans un contexte artistique plus large.

 

La nouvelle école DIY

 

Le principal atout de Montréal est sa diversité. Cette ville attire de nombreux passionnés de musique, tant pour en jouer que pour en écouter, et qui souhaitent faire partie de groupes créatifs. Ainsi, l’infrastructure musicale que les artistes anglophones ont créée au fil du temps, avec ou sans l’aide du gouvernement, témoigne de la passion et du dévouement d’individus qui ont élu domicile à Montréal. Car la communauté anglo-montréalaise « de souche » est somme toute bien modeste en regard de l’influence qu’elle exerce à travers tout le pays et à l’étranger par le biais de sa scène musicale et des nombreux artistes de renom qui en sont issus, et dont la liste ne cesse de s’allonger avec les Arcade Fire, Wolf Parade, Chromeo, Rufus et Martha Wainwright et autres.

 

Notons également que si les maisons de disques, salles de spectacle et festivals gérés par des anglophones contribuent à la vitalité de la scène musicale montréalaise en permettant aux artistes d’ici de circuler à travers le monde, cette infrastructure sert aussi aux artistes francophones en leur donnant accès à des publics venus d’ailleurs, chose que les labels locaux, plus concentrés sur les artistes d’ici, ne pourraient leur offrir. C’est donc dire que les salles de spectacle, promoteurs, maisons de disques et maisons d’édition musicale gérés par des anglophones profitent également aux artistes et passionnés de musique francophones.

 

En résumé, les bénéfices que l’on obtient en appuyant l’infrastructure développée par la communauté anglophone débordent amplement cette petite communauté pour rejoindre l’ensemble de la scène musicale montréalaise, enrichissant ainsi tout le paysage culturel québécois en lui conférant un profil international.                                                                                                                       

 

 

MIEUX CONNAITRE DES ARTISTES

10 CDs à Explorer

 

 

Kid Koala — Carpal Tunnel Syndrome (Ninja Tune, 2000).

Cet album brillant et plein d’humour du platiniste Eric San a marqué les débuts de l’influence Ninja Tune à Montréal, et Kid Koala y apporte une touche personnelle avec ses animations créées à partir de tasses à café, napperons, mitaines pour le four, etc... Sans parler de sa brillante musique.

 

The Dears - Degeneration Street (Pheremone) 2011

Ce cinquième album du groupe a connu un succès immédiat auprès du public et de la critique. Un rock plus endiablé que jamais, soutenu par des arrangements recherchés et des rythmes puissants. 

 

Godspeed You Black Emperor — F#A# (Constellation, 1997).

En 1997, les musiciens de ce grand ensemble ont fabriqué à la main les 500 pochettes qui contiendraient le premier enregistrement du rock orchestral atmosphérique qui caractérise GYBE. Le reste appartient à l’histoire (disponible sur CD).

 

Tim Hecker & Aidan Baker — Fantasma Parastasie (Alien8 Recordings, 2010).

Le terme « métal ambiant » est peut-être ce qui définit le mieux le travail de ces artistes. Avec leurs drones mélodiques et puissants, saturés de parasites et de mystère, ceux-ci témoignent de l’aspect magnifiquement expérimental de Montréal.

 

Patrick Watson — Wooden Arms (Secret City Records, 2009).

Un album original et expérimental, qui comprend une chanson interprétée par la regrettée Lhasa de Sela.   

 

Devil Eyes — Devil Eyes (Signed By Force, 2009).

Le rock and roll est une machine bruyante et agressive. Le groupe Devil Eyes produit une musique impure, audacieuse et intense dans laquelle art et bruit sont synonymes d’intensité et désir. Authentique.

 

Arcade Fire — The Suburbs (Merge, 2010).

C’est grâce à Arcade Fire que Montréal a aquis la réputation de produire de grands ensembles composés de musiciens jouant des instruments bizarres. Avec ce nouvel album, le groupe accède au statut de pop star internationale.  

 

 

Rufus Wainwright – All Days Are Nights: Songs for Lulu (Decca, 2010).

Un album dépouillé, bien que très théâtral, qui rappelle les débuts de Rufus au moment où il sortait des jupes de sa mère bien-aimée.

 

The Besnard Lakes — The Besnard Lakes Are the Roaring Night (Jagjaguwar, 2010).

Du rock psychédélico-épique aux atmosphères troublantes. Oui, chez nous, on adore ce genre de choses.

 

Table Of Contents



Introduction

Retour aux origines : la naissance du Do-It-Yourself à Montréal

La philosophie DIY : salles de spectacle et communauté

Le grand circuit : au-delà du Festival de jazz de Montréal

La nouvelle école DIY

MIEUX CONNAITRE DES ARTISTES